Livraison verte et décarbonation de la logistique ecommerce, du discours aux actions concrètes chez les grands ecommerçants

Livraison verte et décarbonation de la logistique ecommerce, du discours aux actions concrètes chez les grands ecommerçants

En matière de “livraison verte”, les grands e-commerçants ont longtemps excellé dans l’art du storytelling : engagements ambitieux, promesses de neutralité carbone, cartons recyclables mis en avant sur les pages RSE… Mais entre la photo dans le rapport annuel et la réalité opérationnelle sur les quais, l’écart reste souvent important.

La pression réglementaire (CSRD, directive européenne sur le reporting de durabilité, loi Climat et résilience, ZFE-m) et la hausse du coût de l’énergie accélèrent toutefois le passage à l’action. Résultat : la décarbonation de la logistique e-commerce n’est plus un “nice to have”, mais un chantier business prioritaire, avec des impacts directs sur les coûts, l’expérience client et l’organisation interne.

Pourquoi la livraison verte devient (vraiment) un sujet business

Le premier moteur reste réglementaire. Avec la CSRD, les grands groupes et, par ricochet, leurs partenaires logistiques devront publier des données extra-financières détaillées, dont les émissions liées au transport. Le Scope 3 (émissions indirectes de la chaîne de valeur) représente déjà jusqu’à 80-90 % de l’empreinte carbone pour de nombreux retailers, la logistique étant un poste clé.

Côté marché :

  • Selon diverses études sectorielles, la livraison représente entre 25 et 50 % de l’empreinte carbone d’une commande e-commerce (hors fabrication du produit).
  • Les coûts de transport ont flambé de 20 à 40 % ces dernières années, sous l’effet de la hausse des carburants, des tensions sur le fret et de la revalorisation du dernier km.
  • Les ZFE et les restrictions d’accès en centre-ville obligent les transporteurs et marchands à revoir leurs schémas de distribution.

En parallèle, la demande client se structure. Non, les consommateurs ne sont pas prêts à tout sacrifier pour une livraison écolo… mais :

  • Une majorité se dit prête à choisir une option de livraison plus lente si elle est présentée comme plus responsable.
  • Les labels (transport neutre en carbone, colis réutilisables, livraisons regroupées) influencent de plus en plus le choix du site ou du mode de livraison.

La question n’est donc plus “faut-il investir dans la livraison verte ?”, mais “comment le faire sans exploser les coûts et dégrader la promesse client ?”.

Ce que font concrètement les grands e-commerçants (au-delà des slogans)

Plusieurs grands acteurs ont déjà structuré des plans de décarbonation logistique avec des objectifs chiffrés et des investissements lourds. Quelques tendances se dégagent.

1. Généralisation du calcul d’empreinte carbone par commande

Sans mesure, pas d’action. Les grands marchands intègrent désormais des calculateurs d’empreinte carbone dans leur SI logistique :

  • Amazon publie régulièrement des données sur l’impact de ses opérations, avec des objectifs de réduction par colis et non plus uniquement en valeur absolue.
  • Des acteurs comme Zalando ou La Redoute travaillent avec des solutions spécialisées (Pledge, Searoutes, etc.) pour modéliser l’empreinte des différents modes et trajets.

Objectif : être capable de comparer, pour une même commande, l’impact d’une livraison express à domicile vs. un retrait en point relais vs. un retrait magasin, puis arbitrer en connaissance de cause.

2. Massification et mutualisation des flux

La décarbonation passe souvent par… moins de trajets à moitié vides. Concrètement :

  • Regroupement des expéditions : limitation des envois fractionnés, incitations commerciales pour les paniers regroupés ou les livraisons “batchées”.
  • Mutualisation entre enseignes : certains groupes (Fnac Darty / Vanden Borre, Carrefour / partenariats marketplaces) testent des schémas communs de transport ou d’utilisation de hubs urbains partagés.
  • Optimisation du maillage d’entrepôts : rapprochement des stocks des bassins de consommation pour réduire les km parcourus, même si cela complexifie la gestion des stock multi-sites.

3. Électrification et diversification des flottes du dernier km

Le “camion diesel 12 m3” n’est plus l’unique standard :

  • Déploiement de flottes électriques propres (Cdiscount, Ikea, Carrefour en centre-ville) ou via des partenaires spécialisés (Stuart, URBY, Vert Chez Vous, etc.).
  • Utilisation de vélos-cargos et triporteurs, notamment pour les petits colis et le frais urbain : Monoprix, La Poste, Gorillas/Getir & co ont largement ouvert la voie.
  • Hybridation des schémas : camion thermique jusqu’au hub périphérique, puis micro-hub urbain avec flotte légère électrique ou vélo.

La limite reste économique : l’électrique est plus vertueux mais nécessite un taux de remplissage et une productivité élevés pour rester rentable. Les plus gros e-commerçants négocient des accords cadres avec des transporteurs capables d’industrialiser ces dispositifs sur plusieurs villes.

4. Réduction et réutilisation des emballages

Longtemps traité comme un sujet “marketing”, l’emballage devient un vrai levier carbone et coût :

  • Généralisation des emballages ajustés à la taille du produit (réduction du vide) pour optimiser le nombre de colis par tournée.
  • Passage au carton recyclé, réduction du plastique, suppression des suremballages fournisseur quand c’est possible.
  • Tests d’emballages réutilisables (Repack, Hipli) sur certains segments de clients, avec retour du colis via le réseau postal ou en point relais.

Les premiers retours montrent une réduction de 30 à 80 % du volume de déchets pour les programmes bien conçus, mais aussi une complexité de gestion (taux de retour des emballages, coûts logistiques inverses, intégration SI).

5. Mise en avant d’options de livraison plus sobres sur le front

C’est un point clé : la décarbonation se joue aussi dans l’UI/UX du checkout. Les grands marchands :

  • Affichent clairement les modes de livraison les moins carbonés (point relais, retrait magasin, livraison groupée) comme choix recommandé par défaut.
  • Intègrent des messages pédagogiques : “Vous réduisez l’empreinte carbone de votre commande de X % en choisissant ce mode.”
  • Testent des incitations prix (livraison verte moins chère ou gratuite) contre une livraison express plus carbonée et facturée.

Résultat : sans forcer, une part significative des commandes bascule vers des modes plus sobres. Certains marchands observent jusqu’à 10 à 20 points de report vers le point relais ou le retrait magasin lorsque l’option est mise en avant et mieux expliquée.

Les erreurs fréquentes à éviter dans un plan de livraison verte

Beaucoup de programmes de “logistique durable” patinent, non par manque de bonne volonté, mais pour des raisons très opérationnelles. Quelques écueils récurrents :

  • Se focaliser uniquement sur le dernier km. La réalité : une part importante des émissions vient de l’amont (import, pré-acheminement, transferts inter-entrepôts). Un plan crédible doit couvrir toute la chaîne.
  • Lancer des pilotes déconnectés du cœur de SI. Un test de livraison en vélo-cargo géré “à la main” peut être utile pour l’image, mais ne sera jamais scalable. Sans intégration WMS/TMS, ça ne dépassera pas le POC.
  • Promettre une “neutralité carbone” sans réduction réelle. La compensation seule (plantation d’arbres, crédits carbone) est désormais largement décriée. Les régulateurs et les consommateurs demandent des preuves de réduction, pas uniquement de compensation.
  • Négliger l’impact sur la promesse client. Allonger les délais ou restreindre les options sans transparence génère frustrations et churn. Le clé : laisser le choix, expliquer, inciter plutôt qu’imposer brutalement.
  • Travailler en silo. Si la logistique optimise le remplissage des camions mais que le marketing continue à pousser la livraison express gratuite H24, l’impact global reste limité. Il faut aligner les incentives.

Comment structurer un plan de décarbonation logistique e-commerce crédible

Pour passer du “discours RSE” aux résultats tangibles, les grands e-commerçants les plus avancés suivent souvent un schéma en trois temps.

1. Cartographier l’existant avec des données fiabilisées

L’objectif n’est pas d’obtenir un chiffre parfait, mais un diagnostic suffisamment précis pour orienter les priorités. À cette étape, il s’agit de :

  • Collecter les données clés : km parcourus par mode de transport, types de véhicules, taux de remplissage moyen, taux de détours, poids/volume moyen par colis, part de l’express vs. standard, etc.
  • Identifier les zones “hotspots” : par exemple, expéditions inter-entrepôts inutiles, taux de retours très élevés sur certaines catégories, livraisons peu denses en zone rurale.
  • Choisir un référentiel de calcul carbone reconnu (ADEME, GLEC, etc.) pour pouvoir comparer dans le temps et se benchmarker.

2. Définir des objectifs chiffrés, par axe d’action

Les objectifs les plus efficaces sont spécifiques et reliés à des indicateurs business :

  • Réduire de X % les émissions par colis sur 3 ans.
  • Augmenter de Y points la part des livraisons en modes “sobres” (relais, retrait magasin, vélo-cargo) dans le mix.
  • Baisser le taux de colis expédiés en plusieurs envois pour une même commande.
  • Atteindre Z % de la flotte du dernier km en motorisation électrique ou alternative dans les ZFE.

Ces objectifs doivent être partagés avec les transporteurs partenaires via des clauses contractuelles, bonus-malus ou objectifs communs de réduction.

3. Déployer un plan d’actions opérationnel et itératif

Plutôt que de viser la “grande transformation” d’un coup, les retailers les plus efficaces travaillent par chantiers ciblés, testés puis industrialisés :

  • Optimisation du front de commande : A/B tests sur la mise en avant des modes de livraison responsables, ajustement des prix et messages, mesure de l’impact sur la conversion.
  • Révision des politiques de livraison gratuite : seuils plus élevés, livraison gratuite uniquement sur certains modes à plus faible impact, frais additionnels sur l’express.
  • Programmes pilotes sur 2-3 grandes villes : hubs urbains, flottes électriques, mutualisation avec des partenaires puis extension progressive.
  • Programme emballages : standardisation des formats, tests d’emballages réutilisables sur une typologie de clients fidèles, suivi des taux de retour et de casse.

La clé : mesurer systématiquement les résultats (émissions, coûts, satisfaction client, délais, taux de réclamation) pour arbitrer en mode test & learn.

Checklist opérationnelle pour passer à l’action dès cette année

Pour un directeur e-commerce, logistique ou supply, voici une checklist pragmatique pour structurer un premier plan en interne :

  • Données & reporting
    • Mettre en place un KPI “émissions par commande / par colis”.
    • Disposer d’un reporting mensuel par mode de livraison (domicile, relais, magasin, express, standard).
    • Tracer les émissions des retours produits.
  • Front de commande & expérience client
    • Rendre visible l’option de livraison la plus responsable et la sélectionner par défaut.
    • Tester des messages pédagogiques sur l’impact carbone pour chaque mode.
    • Ajuster la politique tarifaire pour encourager les modes les plus sobres.
  • Transport & partenaires
    • Auditer les transporteurs sur leurs flottes, leurs plans de décarbonation et leurs capacités en ZFE.
    • Intégrer des objectifs de réduction d’émissions dans les appels d’offres transport.
    • Identifier 1 ou 2 villes pilotes pour des schémas bas carbone (vélo, électrique, hub urbain).
  • Emballages
    • Réduire le nombre de références d’emballages et privilégier les formats optimisés.
    • Passer en revue les suremballages inutiles (co-packing, protections excessives).
    • Tester un programme d’emballages réutilisables sur une petite base clients.
  • Organisation & gouvernance
    • Créer un binôme “logistique – marketing” responsable du sujet livraison verte.
    • Former les équipes produit et UX aux enjeux de décarbonation.
    • Préparer dès maintenant la conformité aux obligations CSRD avec la direction financière et RSE.

Livraison verte : un levier de différenciation, pas seulement un coût

Si la logistique bas carbone a longtemps été perçue comme un surcoût, les retours des grands e-commerçants engagés montrent un tableau plus nuancé.

Côté coûts, plusieurs leviers viennent compenser les investissements :

  • La massification des flux et la réduction des livraisons fractionnées diminuent mécaniquement les coûts par commande.
  • Le report vers des modes plus économiques (relais, retrait magasin) réduit les coûts du dernier km, souvent plus chers que ce que paie réellement le client final.
  • La réduction des retours (via une meilleure information, une gestion plus fine des tailles, un meilleur suivi) a un effet direct sur les émissions… et sur la marge.

Côté business, la livraison verte devient un argument différenciant :

  • Pour certains segments (urbains, CSP+, millennials), le critère environnemental pèse dans le choix de l’enseigne.
  • Les programmes de fidélité peuvent intégrer des avantages “verts” : priorisation de certains modes, récompenses pour les choix sobres, transparence des impacts.
  • Côté B2B, les donneurs d’ordres intègrent désormais des critères carbone dans leurs appels d’offres et référencements marketplace.

Finalement, la question n’est plus de savoir si la livraison verte est rentable “en soi”, mais comment l’intégrer dans une stratégie globale d’optimisation logistique et de positionnement de marque.

Les grands e-commerçants qui prennent une longueur d’avance sur la décarbonation de leur logistique gagnent non seulement en conformité réglementaire, mais aussi en résilience opérationnelle et en préférence de marque. À l’inverse, ceux qui restent au stade du slogan risquent de voir leur promesse “livraison rapide et pas chère” se heurter de plus en plus violemment aux réalités économiques et environnementales des prochaines années.

More From Author

Comment les marketplaces redéfinissent les règles du jeu pour les marques et les ecommerçants indépendants

Comment les marketplaces redéfinissent les règles du jeu pour les marques et les ecommerçants indépendants

Social commerce, transformer TikTok, Instagram et Pinterest en canaux de vente rentables pour l’ecommerce

Social commerce, transformer TikTok, Instagram et Pinterest en canaux de vente rentables pour l’ecommerce